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Mythe de Sisyphe ou absurdité de la vie

Si la science est parvenue à soulever les mystères de nombreux phénomènes, elle n'a en revanche jamais été capable d'apporter un éclairage tangible sur le fondement ontologique de la vie. Par ailleurs, si les religions ont cherché elles aussi à combler ce questionnement métaphysique, leurs efforts sont hélas restés vains. C'est que la vie se définit d'abord par son absurdité. Chaque être vivant est naturellement soumis à des lois biologiques et terrestres. Chacun naît, vit, meurt et lutte pour assurer sa survie. Nous appartenons tous à ce gigantesque écosystème dans lequel nous sommes à la fois une proie, un prédateur et l'architecte de notre propre destruction. Et si la vie conduit inéluctablement à la mort, aucune raison ne peut justifier objectivement notre existence. Nous existons d'abord parce que nous avons été le fruit d'une pulsion sexuelle, physique et mécanique dont le but ultime n'est finalement que la perpétuation de l'espèce. Naître ou trépasser est donc totalement indépendant de notre volonté. De plus si nous vivons, c'est aussi parce que nous sommes le résultat de processus spécifiques liés au monde vivant : nous respirons, nous nous nourrissons, nous nous hydratons, nos organes fonctionnent. Sans eau, sans oxygène, sans sustentation, nous mourrons. Notre vie est donc avant tout organique et machinale. À la différence de l'inerte, le vivant est.

 

Nous disons par ailleurs : « nous venons au monde ». En d’autres termes, nous sommes malgré nous jetés abruptement dans le chaos du monde dont l'essence échappe à notre raison et à notre conscience. Et pourtant avant d’être à la fois hasard et désordre, ce monde est d’abord une réalité incarnée. Celui-ci se traduit notamment par des « expériences » plus ou moins fructueuses au travers desquelles nous construisons progressivement notre vécu, notre ressenti et nos émotions. Néanmoins est-il pour autant nécessaire d’accéder à la connaissance, aux sentiments et à la raison pour comprendre le fondé de la vie ? Non, d’une part parce qu’elle ne s’explique point et d’autre part parce qu’avant que nous soyons, elle nous a déjà précédés. Nul besoin alors de vouloir en saisir le sens puisque d'après Sartre « l’existence précède l’essence ». Et si par définition le monde vivant est absurde, c’est avant tout parce que nul ne lui est indispensable. Que nous soyons mort ou inexistant, la vie suit son cours. Le monde est foncièrement déraisonnable.

 

Toutefois, ce schéma-là reste pour l’espèce humaine insupportable. Qui peut réellement accepter l’idée que nous sommes des produits éphémères du néant ballottés sur une planète dérisoire au beau milieu d’un univers ? Personne. C’est d’ailleurs pourquoi il est inexorablement humain de chercher à définir ce qui ne l’est pas, de vouloir rationaliser à tout prix ce qui ne peut l’être, de donner du sens à ce qui est insensé et de justifier l’inconcevable. Or l’absurde relève justement de cet étonnant paradoxe entre notre quête éperdue de logique et cet univers totalement inepte. En outre, si celui-ci est aberrant c’est d’une part parce que nous le concevons comme tel mais c’est aussi en raison de notre propre vacuité. Raison pour laquelle les individus se sont efforcés, à travers des religions conçues de toutes pièces, de trouver des explications rationnelles à ce qui peut leur sembler inintelligible. Ils se fabriquent dès lors une figure divine dotée d’une puissance supérieure à la Raison pour illustrer le statut des individus ainsi que l’ordonnancement de la Nature. Cela ne signifie en rien qu’ils dédaignent l’absurdité du monde. En revanche, ils essaient seulement de s’en détacher mieux encore pour espérer un avenir potentiellement meilleur à l’issue de la mort. Leur ultime porte de sortie réside dans l’espoir et dans la foi. À leurs yeux, la raison est contingente. Pourtant, bien que cette dernière soit vaine, son intérêt demeure néanmoins incontestable puisqu’elle peut expliquer un certain nombre de faits avec une grande efficacité. Sans la raison, point de conscience et sans conscience point de pensée. La raison est en effet le fruit de l’expérience humaine et ne trouve finalement que ses limites dans ce qui dépasse l’entendement humain. D’ailleurs, la question du sens nous accable uniquement parce que, contrairement au monde animal, nous sommes dotés d’un libre arbitre. Nous sommes en définitive des « roseaux pensants » selon Pascal. 

 

Et pourtant c’est en prenant acte en toute lucidité du caractère absurde de l’existence que nous finirons par reconquérir notre liberté et donc notre vie. L’absurdité abolit en effet toutes les illusions et chimères que les individus se sont peu à peu façonnés. Nous sommes alors seuls face à la mort et confrontés malgré nous à cette ultime échéance à laquelle nous essayons d’échapper par tous moyens. C’est d’ailleurs pour cette raison-là que nous fabriquons un nombre incalculable de systèmes, de règles ou de libertés qui somme toute nous privent de notre créativité et nous enferment dans une invraisemblable prison de verre composée de préjugés iniques, de conformismes abrutissants, de jugements de valeur dépassés. Nous nous y plions certes, mais nous devenons hélas des esclaves. En d’autres termes, nous nous mettons au service de l’absurdité du monde voire d’un État aussi sectaire et stérile que les dogmes les plus sots et nous restons prisonniers du caractère machinal de la vie. Sans réfléchir nous continuons notre marche à travers le rythme effréné « du métro, boulot, dodo » dans une société de consommation barbare, technique et laborieuse qui nous promet un bonheur éternel et absolu totalement fictif ! Par conséquent, rien de plus essentiel qu’une lucidité désespérée, teintée de révolte puisque cette dernière nous empêche alors d’éluder le vide de nos existences. Le trépas peut sembler monstrueux en apparence, mais la révolte nous pousse à ce titre à participer désormais au monde avec perspicacité et engagement. L’absurdité du monde devient dès lors cohérence et la vie vaincra aussitôt les ténèbres. Car si certains d’entre nous choisissent de mettre fin à leurs jours après avoir pris conscience de l’inanité de la vie, ils perpétuent par leur geste le non-sens du monde. Nous ne pouvons lutter contre l’absurdité. Cependant, nous pouvons nous en accommoder et la faire nôtre si nous maintenons cet effort de lucidité permanent. En faisant fi de nos attentes placées en ce monde qui ne peut dorénavant que nous décevoir, nous sortons enfin de la passivité et devenons de fait les acteurs de nos vies.

 

En se plaçant ainsi au service de l’engagement, nous prenons ainsi activement part au théâtre de la vie humaine. Car finalement qu’est-ce la vie sinon une scène tragi-comique sur laquelle les hommes se meuvent dans un ballet à la fois noble et périssable pour s’éveiller à leur propre réalité ? En cessant tout espoir inutile, nous mettons alors nos talents et nos expériences humaines au profit d’une seule morale, unique, sans jugements et conforme à ce que nous sommes : la nôtre. À nous alors de saisir ce champ des possibles où le temps renforce dorénavant la vie. À nous en effet de mesurer son caractère précieux en instillant dans chacun de ses moments un soupçon d’éternité. Car si la vie est non-sens et sans motif, elle peut néanmoins devenir harmonie et beauté même dans l’incohérence. Pour que l’existence devienne enfin essence, elle nécessite un investissement absolu qui se traduit d’emblée par une présence vitale pleine et entière dédiée à l’ici et maintenant. Seule demeure l’intensité de chaque instant ou de chaque rencontre avec l’autre puisque c’est aussi à travers l’amour que nous finissons par savourer infiniment la vie et donc par lui donner un sens. Tout devient alors sujet d’émerveillement et nous comprenons ainsi que le plus important dans une vie n’est pas de faire, mais d’être. Dans ce cas, même la douleur d’être fait sens et peut alors être sublimée voire transfigurée en une surabondance quasi divine. En d’autres termes, s’abîmer dans l’inhumanité du monde, c’est faire perpétuellement jaillir le miracle de la vie même dans ses aspects les plus fous ou les plus glauques. C’est faire ainsi de Sisyphe, un homme qui a su conquérir le divin.

 

S.W.

Etre ou avoir ?

« La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. », disait Malraux. Il suffit de peu de choses, en effet, pour que la maladie vous emporte et vous terrasse ou que la mort vous renvoie aux ténèbres, en l’espace d’un claquement de doigts. Nous appartenons au commun des mortels et sommes dotés d’une nature aussi fugace que les roses qui s’épanouissent délicatement durant les brefs et précieux instants du  printemps. Et comparé à l’immensité de l’univers, nous devenons « un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, voire un milieu entre rien et tout. » Pourtant, malgré cette si grande fragilité de l’existence, chacun de nous s’y raccroche avec force et sagacité et vit avec elle une histoire passionnelle, comparable à celle vécue à l’unisson par des millions de couples, comme une lecture asynchrone d’un corps amoureux. Et c’est avec une curiosité insatiable et infinie, que nous feuilletons, scrutons et décortiquons les moindres mystères dont regorgent les pages de ce vaste livre, aussi énigmatique que celui des contes, et dont nous ne connaissons nullement la suite de chaque épisode. Tel un éternel enfant prêt à découvrir le monde, nous avançons, l’esprit plus ou moins libre, devant cette immense forêt vierge et voguons de chemins tortueux en routes longilignes, traversons plaines arides ou déserts inanimés, escaladons montagnes abruptes jusqu’aux cimes enneigées, au beau milieu des avalanches, tempêtes, naufrages et bourrasques psychologiques entremêlées de périodes plus clémentes et ensoleillées, tout en essayant le mieux du monde de ne pas perdre le nord : à savoir... Nous ! Aussi, nous aimons la vie, nous adorons la vie tout comme nous la haïssons lorsque celle-ci nous fait faux bond, lorsque nous n’avons jamais fini de subir les malheurs. Le rapport que nous entretenons avec elle est un peu comme une fleur dont nous arrachons les pétales au gré de nos humeurs, de nos envies : nous l’apprécions tantôt un peu, tantôt beaucoup voire passionnément ou à la folie et à défaut pas du tout…

 

Certes, lorsque la planète est balayée par les souffrances les plus acerbes, lorsque la violence la plus abjecte noie les individus dans une indicible barbarie, lorsque les guerres assoient leur omnipotence sur des populations massacrées, affamées, réduites à la poussière et condamnées à subir l’enfer à travers l’ignorance, le mépris le plus vil devant l’hypocrisie des Etats qui ferment volontairement les yeux et font semblant de croire et de penser que nous vivons dans le meilleur des mondes, lorsque l’industrie de masse transforme notre société en un vaste terrain de consommation à outrance, rendant ainsi les individus agressifs, individualistes et aussi versatiles que des pions sur un vulgaire boulier chinois dans toutes les sphères de l’existence, à la recherche de cette vaine puissance matérielle au détriment de leur Moi profond  et concentrés indistinctement sur cette indéfinissable passion de l’acquisivité, nous estimons peu cette vie et nous nous demandons à de nombreuses reprises et avec légitimité, si cette dernière possède un véritable sens…

 

D’après Arthur Schopenhauer : « la vie n’est qu’une lutte pour l’existence avec la certitude d’être vaincue. ». Toutefois, il suffit de très peu pour être capable de cueillir dès aujourd’hui les fleurs de la vie. « Avoir » ou « Etre », tous les grands penseurs de nos civilisations se sont penchés sur cet étonnant et cruel dilemme. Rien de plus banales, effectivement, que ces deux expressions qui, pourtant, résument à elles seules le fondement même de l’existence. Maître Eckhart disait notamment que pour atteindre la plénitude, il faut être capable d’abandonner son Moi égoïste paré de tous les paravents matériels qui le survalorisent et qui empêchent votre âme véritable de se dévoiler avec subtilité dans toute sa quintessence. En d’autres termes, c’est en vivant en ascète, en nous dépouillant et en abandonnant l’accessoire pour ne nous concentrer que sur l’essentiel, que nous parvenons à trouver la richesse et la force spirituelles. « La pauvreté des biens est facile à guérir, mais non la pauvreté de l’âme. », affirmait Montaigne.

 

Aussi, nous vivons dans un système où le temps se résume à la spontanéité, la simultanéité. Ainsi, l’action devient urgence, agitation stérile, où l’esprit trop occupé et tiraillé par les obligations multiples, s’interdit toute opportunité d’interroger l’univers. L’expérience humaine se réduit, par conséquent, en une peau de chagrin et le plaisir productif, consistant à faire fructifier les talents et pouvoirs humains - une richesse fondamentale - disparaît dans un nuage de fumée. Cela étant, c’est en tâchant cette fois, de modifier notre perception de l’activité temporelle, de s’arrêter et d’agir sur un mode contemplatif régi par la lenteur, où il n’est plus question de simplement regarder mais d’observer sous toutes ses coutures, de déguster tous les petits riens de la vie comme de minuscules diamants amoureusement conservés en mémoire, en nous laissant guider par l’ultime et unique plaisir des sens, que nous finirons par reconquérir ce qui nous fait vibrer au plus profond de nous-mêmes et donc par savourer infiniment la vie. « Un monde basé sur la lenteur marche vers la sagesse. »,  déclarait Voltaire et c’est surtout grâce à cette « vie contemplative » que nous trouverons la Vérité, la nôtre, celle qui forge notre raison de vivre. Par ailleurs, lorsque cette vérité éclate au grand jour, nous pouvons alors ne plus rien attendre en retour, ni de la vie, ni de la mort, ni du passé, ni du futur, ni de soi, ni des autres et nous fixer simplement sur le présent, sur l’ici et maintenant, désespérément, en nous contentant de vivre passionnément notre existence pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle devrait être.  Car lorsque nous sommes heureux, il n’est plus besoin d’espérer. Nous sommes tout simplement.

 

Et comme nous n’espérons plus parce que nous prenons alors conscience que la vie et la mort sont et ne font qu’un, qu’elles sont indissolubles et indissociables l’une de l’autre et que le trépas n’est qu’une étape de cette vie, nous supportons mieux l’idée de finitude et nos âmes paraissent subitement un peu moins lourdes à porter. De surcroît, quand nous aurons enfin compris que le sens de la vie n’existe pas, qu’il n’y en a pas, puisque nous sommes condamnés comme toutes les espèces du globe à naître, vivre, mourir ou satisfaire nos besoins élémentaires de survie, et que nous faisons partie de ce gigantesque écosystème, tout comme n’importe quel animal ou plante – à la différence seule que nous sommes gouvernés par la Raison – nous cesserons de courir après cette inutile chimère que les individus ont instituée, époque après époque : le bonheur. Nous aurons, de fait, surmonté les ténèbres et  redonné à l’existence toute son infinie portée. La vie aura, en ce sens, vaincu la mort et nous pourrons tous, comme les grands hommes, la rendre plus sublime et laisser derrière nous des empreintes sur le sable du temps. En d’autres termes et pour conclure, nous aurons su nous octroyer un coin d’éternité dans ce monde, ce monde si bas, où finalement la vie, cette vie à laquelle nous sommes indubitablement et follement liés, … est irrémédiablement encore plus vie que la vie même…

 

S.W.

L'art d'aimer

 

Si l'amour demeure un vaste mystère, il n'en reste pas moins le sujet de prédilection des artistes et du commun des mortels. En effet il est a priori si simple d'aimer. Or cette capacité requiert une grande maturité d'esprit et de cœur et n'est donc nullement à la portée de n'importe qui. Néanmoins, nous sommes tous assoiffés d'amour et nous y attachons une grande importance. Nombreux sont à ce titre les candidats en quête éperdue de l'âme sœur. Seulement, nos attitudes sont trop souvent les vecteurs de nos déboires sentimentaux et nous empêchent de connaître un véritable amour. Nous confondons hélas le désir « d'être aimé » avec celui « d'aimer ». Notre système capitaliste en est partiellement la cause puisqu'il réduit les individus à l'état de marchandise. C'est pourquoi, nos efforts de séduction s'inscrivent davantage dans une vaine recherche de puissance, de possession, voire de domination à travers des critères fondés sur la réussite sociale, l'apparence physique, la modestie ou la recherche d'une certaine intelligence. L'amour devient en quelque sorte une obsession de l'avoir. Ce changement est apparu au cours du XXe siècle.

 

En effet jusqu'au XIXe siècle, le mariage était avant tout une transaction sociale et familiale. Les familles supposaient alors que le couple disposerait d'une vie entière pour s'aimer. Aujourd'hui, l'amour romantique a supplanté les conventions d'autrefois. Tout le monde a donc désormais la possibilité de choisir son partenaire. Ceci étant, cette liberté engendre à son tour une fallacieuse conséquence puisque l'objet d'amour se substitue dorénavant à la fonction. Pour être aimé, il faut devenir nécessairement aimable. Mais l'échec amoureux réside également dans un autre amalgame : notamment entre celui de « tomber amoureux » et « d'être amoureux ». Submergés par une passion dévorante, les deux protagonistes sont absolument convaincus de vivre ce miracle de l'amour. La langueur que vivent les deux amants semble en effet abolir les frontières qui les séparaient. Pourtant ce tourbillon, qui les consume et qui leur donne cette opportunité de vivre l'une des expériences les plus réjouissantes de l'existence, ne peut perdurer par définition. La passion est temporaire et surtout brutale. Elle est donc vouée à disparaître tôt ou tard bien qu'elle puisse éventuellement faire place à d'autres sentiments plus solides. Néanmoins, le plus souvent, elle n'est que le révélateur malheureux de l'état de solitude antérieure des deux acteurs. Les deux partenaires sombrent subséquemment dans une dépendance affective à l'origine d'un épuisement de leur intimité voire d'un renforcement de leurs antagonismes susceptible d'aboutir inéluctablement à un ennui mutuel. Aussi l'idée que l'amour soit accessible à chacun de nous est prépondérante et engendre par ailleurs de nombreux conflits. En effet, rien n'est finalement plus difficile que la faculté d'aimer.

 

 

Il convient donc de réfléchir avec sérénité et neutralité sur la réelle définition de l'amour. On peut dès lors se demander si l'amour n'est pas plutôt un art qui requiert en ce sens humilité, effort et connaissances. Cela signifierait aussi que celui-ci n'est non pas un sentiment inné mais une disposition qui s'acquiert voire se conquiert puis se transmet. Si l'amour est art, il devient par conséquent un « art de vivre » qui nécessite un apprentissage de longue haleine au même titre que la musique, la peinture, etc.  Il implique à ce titre la maîtrise d'une théorie puis une mise en application. Pour devenir maître dans l'art d'aimer, il est ainsi impérieux de se positionner en tant qu'apprenti de l'amour. Celui-ci doit devenir pour chacun de nous une préoccupation majeure et permanente. L'amour est l'ultime réponse aux questions métaphysiques des hommes. Si les animaux connaissent également l'amour grâce à leur instinct, les humains le conscientisent en faisant appel à leur raison ou libre-arbitre. Lucides quant à l'absurdité de leur vie, les individus sont ainsi amenés à devoir donner un sens à leur existence. Ainsi, même s'ils sont parvenus à transcender leur animalité, ces derniers ne peuvent que progresser dans leur cheminement lorsqu'ils parviennent à retrouver une harmonie nouvelle à visage humain. En ce sens, l'exonération de déterminismes les pousse à s'extirper de leur solitude à travers la quête d'une union durable avec d'autres hommes. La séparation génère anxiété et honte. Aussi femme et homme sont conscients de leurs différences psychiques et physiologiques et donc de leur singularité même s'ils se reconnaissent étrangers l'un à l'autre. Quelles que soient les cultures, chaque individu est désireux de surmonter sa solitude par tous les moyens dans l'optique de retrouver une certaine unité. Pour y parvenir, plusieurs solutions partielles s'offrent à lui. La première consiste à rechercher l'extase collective sous toutes ses formes. Le groupe procure sérénité et sécurité. L'exaltation permet de fuir le réel et le monde extérieur ainsi que la douleur de la séparation. Cet état peut être ressenti notamment sur un plan sexuel avec pour exemple les orgies collectives des sociétés primitives, l'alcoolisme ou la toxicomanie. Mais compte tenu de leur caractère violent de part la nécessité d'accroître régulièrement les doses pour bénéficier d'une intensité toujours plus grande, ces « moyens » mettent en péril la personnalité et favorisent une frustration croissante qui ne permet pas de dépasser la séparation. C'est pourquoi, les hommes ont délibérément choisi la voie du conformisme en intégrant les rites, les usages, les valeurs, les idées ou les mœurs sociétaux. En effet, à travers le prisme du collectif, les individus retrouvent la sécurité qu'ils ont perdue. Grâce au groupe ils développent un sentiment d'appartenance. Leur uniformité les sauve de leur singularité. Or, cette tendance croissante d'hyper-conformisme demeure sous-jacente au concept d'égalité développé par les sociétés industrielles et démocratiques depuis l'époque des Lumières. Dans notre société capitaliste la similitude s'est substituée à la particularité. Ce phénomène n'est pas sans risques pour l'individu puisqu'il observe une disparition progressive de son originalité au grand dam de sa séduction potentielle. Au même titre que la fabrication de produits de consommation en grande série, les hommes subissent une standardisation identitaire. En outre, si le conformisme tranquillise l'esprit de part la routine qu'il suscite, il aboutit dangereusement à la négation de l'individu et de sa nature humaine. Car si sa condition peut lui sembler pesante, elle n'en demeure pas moins nécessaire pour être en mesure de goûter intensément l'existence. Mais un troisième moyen subsiste : il consiste à investir son énergie dans un travail créateur et productif destiné à faire fructifier les talents et les dons. C'est en effet par l'intermédiaire de la création que l'homme peut alors fusionner avec le monde. Par contre, pour qu'un travail soit une source d'épanouissement et de satisfactions, il doit faire l'objet d'une liberté totale en termes de temps, de choix et d'autonomie.  Malheureusement ce n'est aucunement le cas pour la majorité des hommes puisque nous vivons préférablement dans une société de consommation aliénante où l'homme n'est somme toute que l'alpha et l'oméga de la technique et de l'économie. En d'autres termes, les hommes ne peuvent donc s'accomplir qu'à travers une union fusionnelle fondée sur un véritable amour. La fusion amoureuse est à ce titre l'élan qui maintient la perpétuation de l'espèce humaine dans une dynamique vitale où l’Éros l'emporte viscéralement sur Thanatos.

 

 

Mais si l'amour se caractérise par l'union, encore faut-il en clarifier toutes les nuances sémantiques. Contrairement aux idées répandues, l'amour n'est nullement uniformité. Dans notre imaginaire collectif, la relation symbiotique entre la mère et son fœtus constitue le modèle prédominant. En effet, ils sont deux mais ne font qu'un. Pourtant, bien qu'ils soient indispensables l'un à l'autre, ils développent malgré eux des liens amoureux passifs. De fait, ces derniers s'appuient notoirement sur la dépendance d'autrui. Il y a donc fusion mais sans respect de l'intégrité corporelle. Par conséquent, ces liens ne sont en réalité que des formes imparfaites de l'amour. C'est pourquoi un amour accompli s'oppose totalement à l'amour symbiotique, dans la mesure où celui-ci se traduit par le respect intégral de la singularité. En outre, si l'amour est pouvoir, il est davantage une « autorité » active. Il octroie à deux êtres la possibilité de s'unir volontairement tout en demeurant irréductibles l'un à l'autre. L'amour n'est donc point une passion servile. Il correspond davantage à l'acceptation d'un échange à la fois unilatéral et réciproque : le don. Aimer c'est donc donner et non recevoir. Or, à tort nous pensons que le don implique compromission et marchandage. Pourtant, il n'est ni arrangement, ni vertu, ni sacrifice. Il symbolise au contraire notre force et notre capacité de jouir à travers le plaisir de donner. Donner c'est livrer à l'autre la partie la plus intime, la plus vivante et la plus profonde de son être. Mais si l'amour est la manifestation suprême du don, il nécessite pour autant d'autres ingrédients fondamentaux tels le respect, la responsabilité, la sollicitude et la connaissance. Aucun amour n'est en effet vivable sans la moindre attention pour l'autre. Aimer c'est donc faire preuve de considération pour la vie et la croissance de l'être aimé. C'est se sentir pleinement responsable d'autrui, c'est pouvoir rire de ses joies comme pleurer ses malheurs, respecter son rythme, ses besoins, sa particularité sans vouloir l'assujettir. Pourtant aucun respect n'est réellement possible sans la connaissance approfondie d'autrui. Or, le tempérament d'un individu n'est soumis en aucune manière à des lois mathématiques ou scientifiques. De fait, nul n'est en mesure de percevoir les mystères psychologiques de la nature humaine. Notre effroyable complexité nous conduit ainsi à nous contenter de peu en termes de savoirs, d'autant plus que nous sommes des fruits en évolution permanente. La seule manière de connaître l'autre réside donc encore dans l'acte d'aimer car aimer c'est plonger dans les abîmes d'autrui à travers la fusion.

 

 

En outre, contrairement à ce que nous pensons, l'amour n'a pas vocation d'exclusivité. En réalité il se drape de plusieurs visages. Parmi toutes les formes d'amour, la plus capitale d'entre toutes est celle de l'amour fraternel. Comme l'affirmait le Lévitique, « tu aimeras ton prochain comme toi-même. ». En d'autres termes, si nous sommes désormais capables d'aimer, nous ne pouvons en théorie nous empêcher d'aimer notre prochain au même titre que notre propre personne. L'amour fraternel se caractérise en effet par un désir de solidarité et d'unicité. Le « Nous » remplace le « Moi ». En bref, nous prenons ainsi conscience de notre seul statut d'être humain bien au-delà des distinctions sociales, religieuses, ethniques, culturelles. Nous sommes placés sur un même pied d'égalité et savons alors que nous n'appartenons dorénavant qu'à une seule communauté : celle des hommes. De surcroît, nous saisissons enfin que l'amour ne prend racine qu'à partir du moment où nous nous attachons ainsi à des personnes étrangères à notre entourage. De là naît ainsi la fraternité. À celle-ci s'ajoute un amour concomitant : l'amour maternel. Ce dernier procède notamment d'un amour inconditionnel qui se traduit par une grande sollicitude. Cet amour relève de plusieurs dons : celui de la confiance en l'existence, du bonheur d'être là. Toutefois pour que celui-ci devienne essence, il est impératif que la mère ait su dépasser son propre narcissisme et ses névroses. À la différence de l'amour fraternel, la relation mère-enfant demeure inégale. Et si la mère est généralement capable dès la naissance de s'attacher à sa descendance, ce n'est surtout que lorsque son enfant grandira qu'elle devra relever l'un des plus sérieux défis de sa vie : aimer et donner inconditionnellement tout en faisant abstraction de son désir de fusion et de possession. Il s'agit donc d'un amour ô combien difficile puisqu'il exige de la mère un désintéressement total de sa personne sans ne devoir rien exiger en retour, si ce n'est le seul bonheur d'être aimé. Or cet amour maternel ne peut que découler de la faculté d'aimer un autre que soi contrairement à l'amour érotique qui, lui, se veut exclusif. Ce dernier résulte en effet d'un désir ardent de fusion dans l'optique de retrouver l'unicité perdue. Faire l'amour revient donc à vouloir se fondre en l'autre jusqu'à ne faire qu'un. Le désir sexuel est à la fois une sublimation de notre instinct et/ou de nos sentiments. La fusion permet de mélanger notre essence à celle de l'autre. L'Un devient alors l'Autre. Aussi, l'amour ne relève pas d'un sentiment spontané. Il est en revanche le point de départ d'une volonté et implique par conséquent la notion de décision, de promesse et d'engagement. Enfin, si toutes ces formes d'amour ne soulèvent aucune objection pour la plupart d'entre nous, il en est une autre qui fait par contre l'objet d'une prégnante culpabilité : l'amour de soi. Pourtant, amour et amour de soi ne sont pas incompatibles ou indissociables. L'amour de soi déchaîne les passions parce qu'il est souvent méconnu voire confondu avec l'égoïsme. Néanmoins, s'aimer soi n'est pas aimer Narcisse. Si l'amour de son prochain est une vertu cardinale, l'amour de soi en est une également. Reprenons le Lévitique : « Tu aimerais ton prochain comme TOI-MÊME. » Par conséquent pour être en mesure d'aimer l'autre, il devient indispensable de vouloir rester relié à ses priorités. À l'opposé la personne égoïste ne s'aime point ; pire elle se hait. Elle n'est centrée que sur elle-même, ne prend que du plaisir dans l'acte de recevoir, est indifférente à l'autre et ne lit le monde qu'à partir de son angle personnel. Son objectif n'est que la recherche de son propre intérêt au détriment de ceux des autres. Amour de soi et égoïsme sont donc des phénomènes contradictoires.

 

 

Cela revient alors à poser la question suivante : peut-on vraiment aimer dans une société capitaliste ? La réponse est non puisque le capitalisme repose avant tout sur le dogme du marché. Seul ce dernier fait office de loi et néglige alors tous les aspects humains. Tout est fondé uniquement sur l'intérêt. L'ambition ou la cupidité est plus valorisante que l'amour dans un tel système. Celui-ci ne se réduit qu'à un échange où les protagonistes cherchent à recueillir les avantages les plus rentables. Ainsi l'homme ne devient qu'une vulgaire marchandise censée satisfaire un « acheteur » sur le marché de l'amour. Chacun est alors condamné à sombrer dans une aliénation amoureuse où l'autre est contraint de combler nos désirs, nos caprices voire nos blessures, notre solitude et notre insécurité. Dans ce cas, l'un et l'autre deviennent réciproquement cautère sur jambe de bois... Voilà pourquoi, nous nous trouvons si souvent en proie à une solitude existentielle mortifère que la société de consommation s'efforce d'apaiser par tous moyens. L'homme ne se nourrit plus de l'autre et devient en ce sens un automate. Ainsi, le couple est amené faire équipe, la sexualité repose principalement sur l'idée de performance et de technique et le bien-être mutuel se trouve totalement évincé. D'où la nécessité par conséquent de pratiquer l'amour comme un art afin de développer notre faculté d'aimer. Pour cela, quatre conditions sont requises : discipline, concentration, sensibilité à soi-même et patience car si l'on désire en effet devenir maître dans l'art d'aimer, il convient en ce sens de le considérer comme un apprentissage permanent. Mais le plus important réside dans notre potentialité à surmonter notre propre narcissisme. Redonner à l'amour ses pleins pouvoirs c'est retrouver sa véritable noblesse et se différencier de l'animal. Mais surtout, savoir aimer c'est faire ainsi de l'amour le perpétuel récit qui relie à jamais les hommes à Dieu.

 

 

Sandra WAGNER

 

 

 

Mon stage à Guise

Ci-joint mon rapport de stage qui s'est déroulé l'an dernier à Guise : http://82.225.19.141:9636/share/9hjgTqm_-Xa7bvGJ/STAGE%20GUISE.pdf

Très bonne lecture !

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