Etre ou avoir ?

« La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. », disait Malraux. Il suffit de peu de choses, en effet, pour que la maladie vous emporte et vous terrasse ou que la mort vous renvoie aux ténèbres, en l’espace d’un claquement de doigts. Nous appartenons au commun des mortels et sommes dotés d’une nature aussi fugace que les roses qui s’épanouissent délicatement durant les brefs et précieux instants du  printemps. Et comparé à l’immensité de l’univers, nous devenons « un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, voire un milieu entre rien et tout. » Pourtant, malgré cette si grande fragilité de l’existence, chacun de nous s’y raccroche avec force et sagacité et vit avec elle une histoire passionnelle, comparable à celle vécue à l’unisson par des millions de couples, comme une lecture asynchrone d’un corps amoureux. Et c’est avec une curiosité insatiable et infinie, que nous feuilletons, scrutons et décortiquons les moindres mystères dont regorgent les pages de ce vaste livre, aussi énigmatique que celui des contes, et dont nous ne connaissons nullement la suite de chaque épisode. Tel un éternel enfant prêt à découvrir le monde, nous avançons, l’esprit plus ou moins libre, devant cette immense forêt vierge et voguons de chemins tortueux en routes longilignes, traversons plaines arides ou déserts inanimés, escaladons montagnes abruptes jusqu’aux cimes enneigées, au beau milieu des avalanches, tempêtes, naufrages et bourrasques psychologiques entremêlées de périodes plus clémentes et ensoleillées, tout en essayant le mieux du monde de ne pas perdre le nord : à savoir... Nous ! Aussi, nous aimons la vie, nous adorons la vie tout comme nous la haïssons lorsque celle-ci nous fait faux bond, lorsque nous n’avons jamais fini de subir les malheurs. Le rapport que nous entretenons avec elle est un peu comme une fleur dont nous arrachons les pétales au gré de nos humeurs, de nos envies : nous l’apprécions tantôt un peu, tantôt beaucoup voire passionnément ou à la folie et à défaut pas du tout…

 

Certes, lorsque la planète est balayée par les souffrances les plus acerbes, lorsque la violence la plus abjecte noie les individus dans une indicible barbarie, lorsque les guerres assoient leur omnipotence sur des populations massacrées, affamées, réduites à la poussière et condamnées à subir l’enfer à travers l’ignorance, le mépris le plus vil devant l’hypocrisie des Etats qui ferment volontairement les yeux et font semblant de croire et de penser que nous vivons dans le meilleur des mondes, lorsque l’industrie de masse transforme notre société en un vaste terrain de consommation à outrance, rendant ainsi les individus agressifs, individualistes et aussi versatiles que des pions sur un vulgaire boulier chinois dans toutes les sphères de l’existence, à la recherche de cette vaine puissance matérielle au détriment de leur Moi profond  et concentrés indistinctement sur cette indéfinissable passion de l’acquisivité, nous estimons peu cette vie et nous nous demandons à de nombreuses reprises et avec légitimité, si cette dernière possède un véritable sens…

 

D’après Arthur Schopenhauer : « la vie n’est qu’une lutte pour l’existence avec la certitude d’être vaincue. ». Toutefois, il suffit de très peu pour être capable de cueillir dès aujourd’hui les fleurs de la vie. « Avoir » ou « Etre », tous les grands penseurs de nos civilisations se sont penchés sur cet étonnant et cruel dilemme. Rien de plus banales, effectivement, que ces deux expressions qui, pourtant, résument à elles seules le fondement même de l’existence. Maître Eckhart disait notamment que pour atteindre la plénitude, il faut être capable d’abandonner son Moi égoïste paré de tous les paravents matériels qui le survalorisent et qui empêchent votre âme véritable de se dévoiler avec subtilité dans toute sa quintessence. En d’autres termes, c’est en vivant en ascète, en nous dépouillant et en abandonnant l’accessoire pour ne nous concentrer que sur l’essentiel, que nous parvenons à trouver la richesse et la force spirituelles. « La pauvreté des biens est facile à guérir, mais non la pauvreté de l’âme. », affirmait Montaigne.

 

Aussi, nous vivons dans un système où le temps se résume à la spontanéité, la simultanéité. Ainsi, l’action devient urgence, agitation stérile, où l’esprit trop occupé et tiraillé par les obligations multiples, s’interdit toute opportunité d’interroger l’univers. L’expérience humaine se réduit, par conséquent, en une peau de chagrin et le plaisir productif, consistant à faire fructifier les talents et pouvoirs humains - une richesse fondamentale - disparaît dans un nuage de fumée. Cela étant, c’est en tâchant cette fois, de modifier notre perception de l’activité temporelle, de s’arrêter et d’agir sur un mode contemplatif régi par la lenteur, où il n’est plus question de simplement regarder mais d’observer sous toutes ses coutures, de déguster tous les petits riens de la vie comme de minuscules diamants amoureusement conservés en mémoire, en nous laissant guider par l’ultime et unique plaisir des sens, que nous finirons par reconquérir ce qui nous fait vibrer au plus profond de nous-mêmes et donc par savourer infiniment la vie. « Un monde basé sur la lenteur marche vers la sagesse. »,  déclarait Voltaire et c’est surtout grâce à cette « vie contemplative » que nous trouverons la Vérité, la nôtre, celle qui forge notre raison de vivre. Par ailleurs, lorsque cette vérité éclate au grand jour, nous pouvons alors ne plus rien attendre en retour, ni de la vie, ni de la mort, ni du passé, ni du futur, ni de soi, ni des autres et nous fixer simplement sur le présent, sur l’ici et maintenant, désespérément, en nous contentant de vivre passionnément notre existence pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle devrait être.  Car lorsque nous sommes heureux, il n’est plus besoin d’espérer. Nous sommes tout simplement.

 

Et comme nous n’espérons plus parce que nous prenons alors conscience que la vie et la mort sont et ne font qu’un, qu’elles sont indissolubles et indissociables l’une de l’autre et que le trépas n’est qu’une étape de cette vie, nous supportons mieux l’idée de finitude et nos âmes paraissent subitement un peu moins lourdes à porter. De surcroît, quand nous aurons enfin compris que le sens de la vie n’existe pas, qu’il n’y en a pas, puisque nous sommes condamnés comme toutes les espèces du globe à naître, vivre, mourir ou satisfaire nos besoins élémentaires de survie, et que nous faisons partie de ce gigantesque écosystème, tout comme n’importe quel animal ou plante – à la différence seule que nous sommes gouvernés par la Raison – nous cesserons de courir après cette inutile chimère que les individus ont instituée, époque après époque : le bonheur. Nous aurons, de fait, surmonté les ténèbres et  redonné à l’existence toute son infinie portée. La vie aura, en ce sens, vaincu la mort et nous pourrons tous, comme les grands hommes, la rendre plus sublime et laisser derrière nous des empreintes sur le sable du temps. En d’autres termes et pour conclure, nous aurons su nous octroyer un coin d’éternité dans ce monde, ce monde si bas, où finalement la vie, cette vie à laquelle nous sommes indubitablement et follement liés, … est irrémédiablement encore plus vie que la vie même…

 

S.W.

 

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