L'art d'aimer

 

Si l'amour demeure un vaste mystère, il n'en reste pas moins le sujet de prédilection des artistes et du commun des mortels. En effet il est a priori si simple d'aimer. Or cette capacité requiert une grande maturité d'esprit et de cœur et n'est donc nullement à la portée de n'importe qui. Néanmoins, nous sommes tous assoiffés d'amour et nous y attachons une grande importance. Nombreux sont à ce titre les candidats en quête éperdue de l'âme sœur. Seulement, nos attitudes sont trop souvent les vecteurs de nos déboires sentimentaux et nous empêchent de connaître un véritable amour. Nous confondons hélas le désir « d'être aimé » avec celui « d'aimer ». Notre système capitaliste en est partiellement la cause puisqu'il réduit les individus à l'état de marchandise. C'est pourquoi, nos efforts de séduction s'inscrivent davantage dans une vaine recherche de puissance, de possession, voire de domination à travers des critères fondés sur la réussite sociale, l'apparence physique, la modestie ou la recherche d'une certaine intelligence. L'amour devient en quelque sorte une obsession de l'avoir. Ce changement est apparu au cours du XXe siècle.

 

En effet jusqu'au XIXe siècle, le mariage était avant tout une transaction sociale et familiale. Les familles supposaient alors que le couple disposerait d'une vie entière pour s'aimer. Aujourd'hui, l'amour romantique a supplanté les conventions d'autrefois. Tout le monde a donc désormais la possibilité de choisir son partenaire. Ceci étant, cette liberté engendre à son tour une fallacieuse conséquence puisque l'objet d'amour se substitue dorénavant à la fonction. Pour être aimé, il faut devenir nécessairement aimable. Mais l'échec amoureux réside également dans un autre amalgame : notamment entre celui de « tomber amoureux » et « d'être amoureux ». Submergés par une passion dévorante, les deux protagonistes sont absolument convaincus de vivre ce miracle de l'amour. La langueur que vivent les deux amants semble en effet abolir les frontières qui les séparaient. Pourtant ce tourbillon, qui les consume et qui leur donne cette opportunité de vivre l'une des expériences les plus réjouissantes de l'existence, ne peut perdurer par définition. La passion est temporaire et surtout brutale. Elle est donc vouée à disparaître tôt ou tard bien qu'elle puisse éventuellement faire place à d'autres sentiments plus solides. Néanmoins, le plus souvent, elle n'est que le révélateur malheureux de l'état de solitude antérieure des deux acteurs. Les deux partenaires sombrent subséquemment dans une dépendance affective à l'origine d'un épuisement de leur intimité voire d'un renforcement de leurs antagonismes susceptible d'aboutir inéluctablement à un ennui mutuel. Aussi l'idée que l'amour soit accessible à chacun de nous est prépondérante et engendre par ailleurs de nombreux conflits. En effet, rien n'est finalement plus difficile que la faculté d'aimer.

 

 

Il convient donc de réfléchir avec sérénité et neutralité sur la réelle définition de l'amour. On peut dès lors se demander si l'amour n'est pas plutôt un art qui requiert en ce sens humilité, effort et connaissances. Cela signifierait aussi que celui-ci n'est non pas un sentiment inné mais une disposition qui s'acquiert voire se conquiert puis se transmet. Si l'amour est art, il devient par conséquent un « art de vivre » qui nécessite un apprentissage de longue haleine au même titre que la musique, la peinture, etc.  Il implique à ce titre la maîtrise d'une théorie puis une mise en application. Pour devenir maître dans l'art d'aimer, il est ainsi impérieux de se positionner en tant qu'apprenti de l'amour. Celui-ci doit devenir pour chacun de nous une préoccupation majeure et permanente. L'amour est l'ultime réponse aux questions métaphysiques des hommes. Si les animaux connaissent également l'amour grâce à leur instinct, les humains le conscientisent en faisant appel à leur raison ou libre-arbitre. Lucides quant à l'absurdité de leur vie, les individus sont ainsi amenés à devoir donner un sens à leur existence. Ainsi, même s'ils sont parvenus à transcender leur animalité, ces derniers ne peuvent que progresser dans leur cheminement lorsqu'ils parviennent à retrouver une harmonie nouvelle à visage humain. En ce sens, l'exonération de déterminismes les pousse à s'extirper de leur solitude à travers la quête d'une union durable avec d'autres hommes. La séparation génère anxiété et honte. Aussi femme et homme sont conscients de leurs différences psychiques et physiologiques et donc de leur singularité même s'ils se reconnaissent étrangers l'un à l'autre. Quelles que soient les cultures, chaque individu est désireux de surmonter sa solitude par tous les moyens dans l'optique de retrouver une certaine unité. Pour y parvenir, plusieurs solutions partielles s'offrent à lui. La première consiste à rechercher l'extase collective sous toutes ses formes. Le groupe procure sérénité et sécurité. L'exaltation permet de fuir le réel et le monde extérieur ainsi que la douleur de la séparation. Cet état peut être ressenti notamment sur un plan sexuel avec pour exemple les orgies collectives des sociétés primitives, l'alcoolisme ou la toxicomanie. Mais compte tenu de leur caractère violent de part la nécessité d'accroître régulièrement les doses pour bénéficier d'une intensité toujours plus grande, ces « moyens » mettent en péril la personnalité et favorisent une frustration croissante qui ne permet pas de dépasser la séparation. C'est pourquoi, les hommes ont délibérément choisi la voie du conformisme en intégrant les rites, les usages, les valeurs, les idées ou les mœurs sociétaux. En effet, à travers le prisme du collectif, les individus retrouvent la sécurité qu'ils ont perdue. Grâce au groupe ils développent un sentiment d'appartenance. Leur uniformité les sauve de leur singularité. Or, cette tendance croissante d'hyper-conformisme demeure sous-jacente au concept d'égalité développé par les sociétés industrielles et démocratiques depuis l'époque des Lumières. Dans notre société capitaliste la similitude s'est substituée à la particularité. Ce phénomène n'est pas sans risques pour l'individu puisqu'il observe une disparition progressive de son originalité au grand dam de sa séduction potentielle. Au même titre que la fabrication de produits de consommation en grande série, les hommes subissent une standardisation identitaire. En outre, si le conformisme tranquillise l'esprit de part la routine qu'il suscite, il aboutit dangereusement à la négation de l'individu et de sa nature humaine. Car si sa condition peut lui sembler pesante, elle n'en demeure pas moins nécessaire pour être en mesure de goûter intensément l'existence. Mais un troisième moyen subsiste : il consiste à investir son énergie dans un travail créateur et productif destiné à faire fructifier les talents et les dons. C'est en effet par l'intermédiaire de la création que l'homme peut alors fusionner avec le monde. Par contre, pour qu'un travail soit une source d'épanouissement et de satisfactions, il doit faire l'objet d'une liberté totale en termes de temps, de choix et d'autonomie.  Malheureusement ce n'est aucunement le cas pour la majorité des hommes puisque nous vivons préférablement dans une société de consommation aliénante où l'homme n'est somme toute que l'alpha et l'oméga de la technique et de l'économie. En d'autres termes, les hommes ne peuvent donc s'accomplir qu'à travers une union fusionnelle fondée sur un véritable amour. La fusion amoureuse est à ce titre l'élan qui maintient la perpétuation de l'espèce humaine dans une dynamique vitale où l’Éros l'emporte viscéralement sur Thanatos.

 

 

Mais si l'amour se caractérise par l'union, encore faut-il en clarifier toutes les nuances sémantiques. Contrairement aux idées répandues, l'amour n'est nullement uniformité. Dans notre imaginaire collectif, la relation symbiotique entre la mère et son fœtus constitue le modèle prédominant. En effet, ils sont deux mais ne font qu'un. Pourtant, bien qu'ils soient indispensables l'un à l'autre, ils développent malgré eux des liens amoureux passifs. De fait, ces derniers s'appuient notoirement sur la dépendance d'autrui. Il y a donc fusion mais sans respect de l'intégrité corporelle. Par conséquent, ces liens ne sont en réalité que des formes imparfaites de l'amour. C'est pourquoi un amour accompli s'oppose totalement à l'amour symbiotique, dans la mesure où celui-ci se traduit par le respect intégral de la singularité. En outre, si l'amour est pouvoir, il est davantage une « autorité » active. Il octroie à deux êtres la possibilité de s'unir volontairement tout en demeurant irréductibles l'un à l'autre. L'amour n'est donc point une passion servile. Il correspond davantage à l'acceptation d'un échange à la fois unilatéral et réciproque : le don. Aimer c'est donc donner et non recevoir. Or, à tort nous pensons que le don implique compromission et marchandage. Pourtant, il n'est ni arrangement, ni vertu, ni sacrifice. Il symbolise au contraire notre force et notre capacité de jouir à travers le plaisir de donner. Donner c'est livrer à l'autre la partie la plus intime, la plus vivante et la plus profonde de son être. Mais si l'amour est la manifestation suprême du don, il nécessite pour autant d'autres ingrédients fondamentaux tels le respect, la responsabilité, la sollicitude et la connaissance. Aucun amour n'est en effet vivable sans la moindre attention pour l'autre. Aimer c'est donc faire preuve de considération pour la vie et la croissance de l'être aimé. C'est se sentir pleinement responsable d'autrui, c'est pouvoir rire de ses joies comme pleurer ses malheurs, respecter son rythme, ses besoins, sa particularité sans vouloir l'assujettir. Pourtant aucun respect n'est réellement possible sans la connaissance approfondie d'autrui. Or, le tempérament d'un individu n'est soumis en aucune manière à des lois mathématiques ou scientifiques. De fait, nul n'est en mesure de percevoir les mystères psychologiques de la nature humaine. Notre effroyable complexité nous conduit ainsi à nous contenter de peu en termes de savoirs, d'autant plus que nous sommes des fruits en évolution permanente. La seule manière de connaître l'autre réside donc encore dans l'acte d'aimer car aimer c'est plonger dans les abîmes d'autrui à travers la fusion.

 

 

En outre, contrairement à ce que nous pensons, l'amour n'a pas vocation d'exclusivité. En réalité il se drape de plusieurs visages. Parmi toutes les formes d'amour, la plus capitale d'entre toutes est celle de l'amour fraternel. Comme l'affirmait le Lévitique, « tu aimeras ton prochain comme toi-même. ». En d'autres termes, si nous sommes désormais capables d'aimer, nous ne pouvons en théorie nous empêcher d'aimer notre prochain au même titre que notre propre personne. L'amour fraternel se caractérise en effet par un désir de solidarité et d'unicité. Le « Nous » remplace le « Moi ». En bref, nous prenons ainsi conscience de notre seul statut d'être humain bien au-delà des distinctions sociales, religieuses, ethniques, culturelles. Nous sommes placés sur un même pied d'égalité et savons alors que nous n'appartenons dorénavant qu'à une seule communauté : celle des hommes. De surcroît, nous saisissons enfin que l'amour ne prend racine qu'à partir du moment où nous nous attachons ainsi à des personnes étrangères à notre entourage. De là naît ainsi la fraternité. À celle-ci s'ajoute un amour concomitant : l'amour maternel. Ce dernier procède notamment d'un amour inconditionnel qui se traduit par une grande sollicitude. Cet amour relève de plusieurs dons : celui de la confiance en l'existence, du bonheur d'être là. Toutefois pour que celui-ci devienne essence, il est impératif que la mère ait su dépasser son propre narcissisme et ses névroses. À la différence de l'amour fraternel, la relation mère-enfant demeure inégale. Et si la mère est généralement capable dès la naissance de s'attacher à sa descendance, ce n'est surtout que lorsque son enfant grandira qu'elle devra relever l'un des plus sérieux défis de sa vie : aimer et donner inconditionnellement tout en faisant abstraction de son désir de fusion et de possession. Il s'agit donc d'un amour ô combien difficile puisqu'il exige de la mère un désintéressement total de sa personne sans ne devoir rien exiger en retour, si ce n'est le seul bonheur d'être aimé. Or cet amour maternel ne peut que découler de la faculté d'aimer un autre que soi contrairement à l'amour érotique qui, lui, se veut exclusif. Ce dernier résulte en effet d'un désir ardent de fusion dans l'optique de retrouver l'unicité perdue. Faire l'amour revient donc à vouloir se fondre en l'autre jusqu'à ne faire qu'un. Le désir sexuel est à la fois une sublimation de notre instinct et/ou de nos sentiments. La fusion permet de mélanger notre essence à celle de l'autre. L'Un devient alors l'Autre. Aussi, l'amour ne relève pas d'un sentiment spontané. Il est en revanche le point de départ d'une volonté et implique par conséquent la notion de décision, de promesse et d'engagement. Enfin, si toutes ces formes d'amour ne soulèvent aucune objection pour la plupart d'entre nous, il en est une autre qui fait par contre l'objet d'une prégnante culpabilité : l'amour de soi. Pourtant, amour et amour de soi ne sont pas incompatibles ou indissociables. L'amour de soi déchaîne les passions parce qu'il est souvent méconnu voire confondu avec l'égoïsme. Néanmoins, s'aimer soi n'est pas aimer Narcisse. Si l'amour de son prochain est une vertu cardinale, l'amour de soi en est une également. Reprenons le Lévitique : « Tu aimerais ton prochain comme TOI-MÊME. » Par conséquent pour être en mesure d'aimer l'autre, il devient indispensable de vouloir rester relié à ses priorités. À l'opposé la personne égoïste ne s'aime point ; pire elle se hait. Elle n'est centrée que sur elle-même, ne prend que du plaisir dans l'acte de recevoir, est indifférente à l'autre et ne lit le monde qu'à partir de son angle personnel. Son objectif n'est que la recherche de son propre intérêt au détriment de ceux des autres. Amour de soi et égoïsme sont donc des phénomènes contradictoires.

 

 

Cela revient alors à poser la question suivante : peut-on vraiment aimer dans une société capitaliste ? La réponse est non puisque le capitalisme repose avant tout sur le dogme du marché. Seul ce dernier fait office de loi et néglige alors tous les aspects humains. Tout est fondé uniquement sur l'intérêt. L'ambition ou la cupidité est plus valorisante que l'amour dans un tel système. Celui-ci ne se réduit qu'à un échange où les protagonistes cherchent à recueillir les avantages les plus rentables. Ainsi l'homme ne devient qu'une vulgaire marchandise censée satisfaire un « acheteur » sur le marché de l'amour. Chacun est alors condamné à sombrer dans une aliénation amoureuse où l'autre est contraint de combler nos désirs, nos caprices voire nos blessures, notre solitude et notre insécurité. Dans ce cas, l'un et l'autre deviennent réciproquement cautère sur jambe de bois... Voilà pourquoi, nous nous trouvons si souvent en proie à une solitude existentielle mortifère que la société de consommation s'efforce d'apaiser par tous moyens. L'homme ne se nourrit plus de l'autre et devient en ce sens un automate. Ainsi, le couple est amené faire équipe, la sexualité repose principalement sur l'idée de performance et de technique et le bien-être mutuel se trouve totalement évincé. D'où la nécessité par conséquent de pratiquer l'amour comme un art afin de développer notre faculté d'aimer. Pour cela, quatre conditions sont requises : discipline, concentration, sensibilité à soi-même et patience car si l'on désire en effet devenir maître dans l'art d'aimer, il convient en ce sens de le considérer comme un apprentissage permanent. Mais le plus important réside dans notre potentialité à surmonter notre propre narcissisme. Redonner à l'amour ses pleins pouvoirs c'est retrouver sa véritable noblesse et se différencier de l'animal. Mais surtout, savoir aimer c'est faire ainsi de l'amour le perpétuel récit qui relie à jamais les hommes à Dieu.

 

 

Sandra WAGNER

 

 

 

 

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