Mythe de Sisyphe ou absurdité de la vie

Si la science est parvenue à soulever les mystères de nombreux phénomènes, elle n'a en revanche jamais été capable d'apporter un éclairage tangible sur le fondement ontologique de la vie. Par ailleurs, si les religions ont cherché elles aussi à combler ce questionnement métaphysique, leurs efforts sont hélas restés vains. C'est que la vie se définit d'abord par son absurdité. Chaque être vivant est naturellement soumis à des lois biologiques et terrestres. Chacun naît, vit, meurt et lutte pour assurer sa survie. Nous appartenons tous à ce gigantesque écosystème dans lequel nous sommes à la fois une proie, un prédateur et l'architecte de notre propre destruction. Et si la vie conduit inéluctablement à la mort, aucune raison ne peut justifier objectivement notre existence. Nous existons d'abord parce que nous avons été le fruit d'une pulsion sexuelle, physique et mécanique dont le but ultime n'est finalement que la perpétuation de l'espèce. Naître ou trépasser est donc totalement indépendant de notre volonté. De plus si nous vivons, c'est aussi parce que nous sommes le résultat de processus spécifiques liés au monde vivant : nous respirons, nous nous nourrissons, nous nous hydratons, nos organes fonctionnent. Sans eau, sans oxygène, sans sustentation, nous mourrons. Notre vie est donc avant tout organique et machinale. À la différence de l'inerte, le vivant est.

 

Nous disons par ailleurs : « nous venons au monde ». En d’autres termes, nous sommes malgré nous jetés abruptement dans le chaos du monde dont l'essence échappe à notre raison et à notre conscience. Et pourtant avant d’être à la fois hasard et désordre, ce monde est d’abord une réalité incarnée. Celui-ci se traduit notamment par des « expériences » plus ou moins fructueuses au travers desquelles nous construisons progressivement notre vécu, notre ressenti et nos émotions. Néanmoins est-il pour autant nécessaire d’accéder à la connaissance, aux sentiments et à la raison pour comprendre le fondé de la vie ? Non, d’une part parce qu’elle ne s’explique point et d’autre part parce qu’avant que nous soyons, elle nous a déjà précédés. Nul besoin alors de vouloir en saisir le sens puisque d'après Sartre « l’existence précède l’essence ». Et si par définition le monde vivant est absurde, c’est avant tout parce que nul ne lui est indispensable. Que nous soyons mort ou inexistant, la vie suit son cours. Le monde est foncièrement déraisonnable.

 

Toutefois, ce schéma-là reste pour l’espèce humaine insupportable. Qui peut réellement accepter l’idée que nous sommes des produits éphémères du néant ballottés sur une planète dérisoire au beau milieu d’un univers ? Personne. C’est d’ailleurs pourquoi il est inexorablement humain de chercher à définir ce qui ne l’est pas, de vouloir rationaliser à tout prix ce qui ne peut l’être, de donner du sens à ce qui est insensé et de justifier l’inconcevable. Or l’absurde relève justement de cet étonnant paradoxe entre notre quête éperdue de logique et cet univers totalement inepte. En outre, si celui-ci est aberrant c’est d’une part parce que nous le concevons comme tel mais c’est aussi en raison de notre propre vacuité. Raison pour laquelle les individus se sont efforcés, à travers des religions conçues de toutes pièces, de trouver des explications rationnelles à ce qui peut leur sembler inintelligible. Ils se fabriquent dès lors une figure divine dotée d’une puissance supérieure à la Raison pour illustrer le statut des individus ainsi que l’ordonnancement de la Nature. Cela ne signifie en rien qu’ils dédaignent l’absurdité du monde. En revanche, ils essaient seulement de s’en détacher mieux encore pour espérer un avenir potentiellement meilleur à l’issue de la mort. Leur ultime porte de sortie réside dans l’espoir et dans la foi. À leurs yeux, la raison est contingente. Pourtant, bien que cette dernière soit vaine, son intérêt demeure néanmoins incontestable puisqu’elle peut expliquer un certain nombre de faits avec une grande efficacité. Sans la raison, point de conscience et sans conscience point de pensée. La raison est en effet le fruit de l’expérience humaine et ne trouve finalement que ses limites dans ce qui dépasse l’entendement humain. D’ailleurs, la question du sens nous accable uniquement parce que, contrairement au monde animal, nous sommes dotés d’un libre arbitre. Nous sommes en définitive des « roseaux pensants » selon Pascal. 

 

Et pourtant c’est en prenant acte en toute lucidité du caractère absurde de l’existence que nous finirons par reconquérir notre liberté et donc notre vie. L’absurdité abolit en effet toutes les illusions et chimères que les individus se sont peu à peu façonnés. Nous sommes alors seuls face à la mort et confrontés malgré nous à cette ultime échéance à laquelle nous essayons d’échapper par tous moyens. C’est d’ailleurs pour cette raison-là que nous fabriquons un nombre incalculable de systèmes, de règles ou de libertés qui somme toute nous privent de notre créativité et nous enferment dans une invraisemblable prison de verre composée de préjugés iniques, de conformismes abrutissants, de jugements de valeur dépassés. Nous nous y plions certes, mais nous devenons hélas des esclaves. En d’autres termes, nous nous mettons au service de l’absurdité du monde voire d’un État aussi sectaire et stérile que les dogmes les plus sots et nous restons prisonniers du caractère machinal de la vie. Sans réfléchir nous continuons notre marche à travers le rythme effréné « du métro, boulot, dodo » dans une société de consommation barbare, technique et laborieuse qui nous promet un bonheur éternel et absolu totalement fictif ! Par conséquent, rien de plus essentiel qu’une lucidité désespérée, teintée de révolte puisque cette dernière nous empêche alors d’éluder le vide de nos existences. Le trépas peut sembler monstrueux en apparence, mais la révolte nous pousse à ce titre à participer désormais au monde avec perspicacité et engagement. L’absurdité du monde devient dès lors cohérence et la vie vaincra aussitôt les ténèbres. Car si certains d’entre nous choisissent de mettre fin à leurs jours après avoir pris conscience de l’inanité de la vie, ils perpétuent par leur geste le non-sens du monde. Nous ne pouvons lutter contre l’absurdité. Cependant, nous pouvons nous en accommoder et la faire nôtre si nous maintenons cet effort de lucidité permanent. En faisant fi de nos attentes placées en ce monde qui ne peut dorénavant que nous décevoir, nous sortons enfin de la passivité et devenons de fait les acteurs de nos vies.

 

En se plaçant ainsi au service de l’engagement, nous prenons ainsi activement part au théâtre de la vie humaine. Car finalement qu’est-ce la vie sinon une scène tragi-comique sur laquelle les hommes se meuvent dans un ballet à la fois noble et périssable pour s’éveiller à leur propre réalité ? En cessant tout espoir inutile, nous mettons alors nos talents et nos expériences humaines au profit d’une seule morale, unique, sans jugements et conforme à ce que nous sommes : la nôtre. À nous alors de saisir ce champ des possibles où le temps renforce dorénavant la vie. À nous en effet de mesurer son caractère précieux en instillant dans chacun de ses moments un soupçon d’éternité. Car si la vie est non-sens et sans motif, elle peut néanmoins devenir harmonie et beauté même dans l’incohérence. Pour que l’existence devienne enfin essence, elle nécessite un investissement absolu qui se traduit d’emblée par une présence vitale pleine et entière dédiée à l’ici et maintenant. Seule demeure l’intensité de chaque instant ou de chaque rencontre avec l’autre puisque c’est aussi à travers l’amour que nous finissons par savourer infiniment la vie et donc par lui donner un sens. Tout devient alors sujet d’émerveillement et nous comprenons ainsi que le plus important dans une vie n’est pas de faire, mais d’être. Dans ce cas, même la douleur d’être fait sens et peut alors être sublimée voire transfigurée en une surabondance quasi divine. En d’autres termes, s’abîmer dans l’inhumanité du monde, c’est faire perpétuellement jaillir le miracle de la vie même dans ses aspects les plus fous ou les plus glauques. C’est faire ainsi de Sisyphe, un homme qui a su conquérir le divin.

 

S.W.

 

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